LA VOIE DU PARDON

LA VOIE DU PARDON

 

Texte de Antoine Carlino

J’ai le plaisir de prendre la parole ce soir pour vous apporter mes réflexions sur l’importance du Pardon et les difficultés à l’exercer.

Pardon, oui, pardon.
Je viens de dire le mot « pardon », en français.
Vous n’y comprenez rien pour le moment.
« Pardon. »
C’estunmot, cemotestunnom:ondit «lepardon».C’estunnomdela langue française. On en trouve l’équivalent, avec à peu près le même sens et des usages au moins analogues, dans d’autres langues, l’anglais par exemple « pardon ».

Le mot est d’origine latine (perdon en espagnol, perdâo en portugais, perdono en italien).

Dans l’origine latine de ce mot, et de façon complexe, on trouve une référence au « don », à la « donation ».
Par Don, en 2 mots, on suggère que l’on donne quelque chose Par la voie du Don. C’est donc un choix personnel qu’il faut faire, un travail sur soi qui n’est parfois pas à la portée de tout le monde.

Il faut être animé par la compassion, le respect de l’autre pour préparer le terreau qui fera germer le pardon.
Je vais volontairement vous choquer en prétendant qu’il faut une part d’égoïsme pour accéder au pardon et être sauvé soi-même, donc pardonner c’est également d’abord penser à son propre salut.

Les Ecrits nous disent :
« Celui qui sait passer sur les fautes d'autrui à son égard, le Ciel en fera de même pour lui. » Et s’il ne pardonne pas à son prochain, à lui aussi on ne pardonnera pas.
L’apôtre Matthieu dit : Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses.

On retrouve la même expression dans la prière ’’Notre Père’’:
« Seigneur pardonne-moi mes offenses comme je pardonne aussi à ceux qui m’ont offensé... ».

Tout le monde l’a déjà entendu mais qui l’a vraiment intégrée ?

Pas grand monde, si j’en crois l’expression biblique :
« Le meilleur des hommes est pire qu’un buisson d’épines ».

En d’autres termes comprenons, cette fois-ci et une fois pour toutes, le côté fondateur et incontournable de cette expression :
Si on ne pardonne pas à son prochain on se prive du pardon divin et de la grâce divine, on finira ainsi, dans les ténèbres privé de la vie éternelle.

Après avoir dit ça j’ai l’impression que tout est dit...et qu’il n’y a rien à ajouter.

Pourtant, au risque de vous ennuyer, je vais continuer à le répéter avec d’autres termes et d’autres exemples pour que chacun puisse être touché par cette vérité avec sa sensibilité propre, due, à son vécu et à sa culture.
Le but ultime est d’être touché par la grâce du Pardon. Trop belle ambition avant une agape festive allez-vous me dire ? Oui certainement, mais au moins j’aurai essayé !

Bien entendu si on ne croit pas en Dieu tout ceci n’a aucun sens, mais ce n’est pas le cas pour notre obédience.

Je vais donc, vous présenter succinctement le point de vue des trois religions monothéistes que vous connaissez, à commencer par la religion juive.

Yom Kippour, le jour de la repentance est considéré comme étant le jour le plus saint et le plus solennel de l’année juive. Son thème central est le pardon et la réconciliation.
"Le pardon est la trame fondamentale de la Bible" :

c'est par ces mots que d'emblée, le grand rabbin Korsia commence cette réflexion sur le pardon en ajoutant qu'il n'y aurait pas d'humanité sans pardon, c'est-à-dire sans la magnanimité de Dieu, sans la capacité que Dieu laisse à l'Homme de se repentir, la chance qu'il lui offre de se reconstruire.
Tout l'enjeu de la Bible tient dans cet équilibre : l'Homme va fauter mais il garde la confiance en Dieu par l'intermédiaire du pardon.
Il n'y a pas d'homme sans faute,
"Quel est l'homme juste qui n'a jamais fauté ?".

On vit tous à crédit de Dieu, parce Dieu, dont la nature est d'être miséricordieux, toujours prêt à nous laisser encore un peu de temps pour bien faire.

En élargissant mes recherches on trouve dans le Coran des paroles apaisantes qui me font écrire que la haine nourrit l’instinct animal comme le pardon nourrit la paix de l’âme ou encore s'il n'y a pas de compassion, d'humanité, de compréhension, de pardon, le monde entier peut plonger dans le chaos.

Mais que dit le Coran :

« Dieu a dit : «Ô fils d’Adam, tant que tu M’invoques et place en Moi ton espoir, Je te pardonnerais quoique que tu aies fait, et Je ne m’en soucie pas. Ô fils d’Adam, si tes péchés atteignaient les nuages des cieux et qu’ensuite tu sollicitais Mon Pardon, Je te l’accorderais.

Ô fils d’Adam, si tu te présentes devant Moi avec autant de péchés que peut en contenir la terre et qu’ensuite tu Me rencontres sans rien associer à Mon culte, Je t’apporterai un pardon équivalent ».

Permettez-moi de revenir avec Hannah Arendt sur la formule du Pater Noster déjà évoquée plus haut.
« Comment la vie serait-elle possible si nous n’étions pas capables de nous pardonner les offenses que chacun peut faire à son prochain ? C’est pourquoi Arendt fait du pardon la catégorie politique fondamentale, sans laquelle le vivre-ensemble serait impossible.

Ainsi, insiste-t-elle, ce n’est pas parce que cette parole vient des Evangiles qu’il faut la prendre à la légère. »

J’ajouterai avec Stanislas Breton que le pardon, en tant qu’oubli de soi et accueil de l’autre, en son irrémédiable altérité, respecte en lui cette zone d’ombre, ce nuage de non-connaissance qui affecte, tout acte humain, si criminel soit-il.

Le pardon des offenses rejoint alors la parole de Jésus en croix : ‘Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.’
Il y a de la surabondance dans le pardon.

Saint Paul écrit : « Là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé ». C’est dans le rapport entre abondance et cette surabondance qu’il faut situer le pardon.

Paul Ricœur affirme que pardonner n’est pas humainement possible, c’est en quelque sorte un acte religieux qui transcende la logique de réciprocité

qui caractérise les rapports humains. Pardonner ce n’est pas acquitter, ni supprimer une dette, mais « c’est restaurer une mémoire ».

C’est-à-dire « aider celui à qui l’on pardonne à se comprendre lui-même, à s’accepter lui-même, à faire le deuil de ses prétentions relatives à la gloire et à

l’humiliation (...) C’est donc une expérience de réciprocité extraordinairement difficile et coûteuse. C’est un deuil car, dans le pardon, nous avons quelque chose à perdre.

Dans une perspective chrétienne, la parole du Christ à la femme adultère, « Va et désormais ne pèche plus » prend ici tout son sens : le pardon de Dieu, ce Dieu riche en miséricorde, est libération, délivrance, c’est en quelque sorte une re-création ; elle offre une possibilité nouvelle à l’autre, lui donne la chance de pouvoir renaître en effaçant les chaînes du passé. Quoi qu’il arrive, quoi que nous fassions, Dieu est toujours prêt à nous redonner une chance, à nous relancer dans la vie, à offrir une vie nouvelle, à nous ouvrir un chemin de vie. Avec lui, l’avenir est toujours possible, ouvert ; parce qu’il ne nous enferme pas dans notre passé.

L’erreur est humaine le pardon est divin, cette expression nous invite à cheminer sur la voie du Pardon pour nous approcher du Plus Grand.

Jean Delumeau nous rappelle que la notion de pardon reste certainement la plus grande valeur spirituelle du christianisme.
Chrétiens, nous sommes payés, écrit-il, pour ne pas abdiquer du pardon :
« On ne dira jamais assez la nécessité du pardon. Il redonne joie et liberté à ceux qu’accablait le poids de leur culpabilité.

Pardonner ne signifie ni l’oubli d’une faute ni l’acquiescement à celle-ci. Mais c’est un geste de confiance à l’égard d’un être humain ; c’est un ‘oui ‘ à notre frère. » Il délie véritablement l’agent de son acte, lui donne la chance d’une nouvelle existence, ouverte sur l’avenir. Sous le signe du pardon, le coupable peut s’entendre dire : « Tu vaux mieux que tes actes. ».

L’acte de pardonner ne devient possible qu’après un long et difficile travail sur soi.
Comme il faut s'aimer soi-même avant de pouvoir aimer les autres il faut savoir se pardonner à soi-même pour arriver à pardonner aux autres.

Mais que le chemin est difficile, que d’embuches à surmonter, comme l’écrit si bien Vladimir Jankélévitch, un philosophe d’origine juive:

« Le pardon est mort dans les camps de la mort. » Toute demande de pardon peut donc rencontrer le refus. Le pardon ne va pas de soi. Rien n’est aussi plus difficile que d’en parler.
De toute évidence on voit à travers cet exemple la difficulté et l’étroitesse de la voie qui nous mène au pardon.

Revenons avec Saint Augustin sur les freins qui nous empêchent de cheminer sur la délicate voie du pardon :

« Mieux vaut celui qui souvent tenté de colère, s'empresse de demander pardon à celui qu'il reconnaît avoir offensé, que cet autre qui plus lent à se fâcher, est aussi plus lent à s'excuser ».

St Augustin poursuit avec un exemple... Ton frère t'a fait du mal et il ne veut pas te dire : « Je t'ai fait du mal, pardonne-moi».

Ce genre de faute pousse comme la mauvaise herbe ! En effet, beaucoup de gens font du mal à leurs frères. Ils le savent très bien et ils ne veulent pas dire :

« Je t'ai fait du mal, pardonne-moi».

Ils n'avaient pas honte de faire du mal, mais ils ont honte de demander pardon.

Alors, demandez pardon à vos frères.

Faites ce que l'apôtre Paul demande : Pardonnez-vous les uns aux autres comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. Faites ainsi, n'ayez pas honte de demander pardon.

Par contre il faut être conscient qu’il ne peut y avoir pardon sans amour.

Et pourtant avec l’«amour», le «pardon» est probablement le terme le plus galvaudé et en même temps le moins bien compris dans le langage humain. Pardonner ne veut pas dire que nous devions supporter les abus de nos partenaires de vie ou libérer les criminels. Pourtant, nos croyances, dues à notre éducation, font que pardonner est synonyme de faiblesse.

Pourtant, le vrai pardon est une fonction de l’amour qui tend à comprendre l’ombre chez l’autre et à libérer la douleur pour laisser la place à la paix. Le pardon n’est pas une attitude supérieure (je vaux mieux que l’autre, je suis plus «saint» que lui), mais au contraire une histoire d’amour entre moi et moi.

Cela signifie que je dois m’aimer moi-même pour pouvoir aimer les autres et me pardonner à moi-même avant de pouvoir pardonner aux autres.

Pourquoi le pardon est-il si difficile ? Le plus grand obstacle au pardon est notre égo négatif qui aime rester accroché à d’anciens griefs. Il est la plus grande source de résistance au pardon. Notre égo négatif est ce qui empêche notre

bonheur et notre paix intérieure. C’est à nous de faire le choix de nourrir notre égo ou notre âme, d’avoir raison ou d’être heureux...

Tout comme les autres qualités de l’âme (la paix, l’amour, l’innocence, le respect), le pardon est une attitude intérieure qui commence par le désir de se libérer de nos bagages émotionnels et par le choix de fonctionner à partir de l’âme plutôt qu’à partir de l’égo négatif.

Le pardon est la volonté de percevoir chacun, y compris nous-mêmes, comme une expression de l’amour. Tant que nous ne pouvons oublier le passé douloureux nous n’avons pas vraiment lâché-prise. Lorsque nous oublions délibérément le passé douloureux, lorsque nous choisissons de ne plus y penser, l’égo négatif a moins de prise sur nos pensées.

Avez-vous déjà remarqué que lorsque nous regardons nos sentiments négatifs calmement, honnêtement et que nous y réagissons de manière responsable, ceux-ci disparaissent comme par enchantement ?

Si nous revenons sur le mot Pardon en 2 mots, nous trouvons Par et Don. Nous rendons ou donnons, en quelque sorte la liberté à nos sentiments négatifs par le lâcher-prise du pardon.

Ce processus ne se fait pas du jour au lendemain, mais se met en place petit à petit. Le désir intime, profond, de fonctionner à partir de son âme et non plus de son égo négatif.

Le désir de vivre en paix dans le cœur et dans la tête est le point de départ pour faire émerger le vrai pardon. L’énergie du pardon se trouve en nous, elle ne doit pas venir des autres. Ceci ne peut se manifester que lorsque nous devenons responsables de chaque aspect de notre vie et de nos relations.

Lorsque nous ne chercherons plus l’amour, la sécurité, la paix, à l’extérieur de nous, mais l’aurons trouvé en nous par la grâce du pardon, une nouvelle vie s’offrira à nous.

Ces quelques lignes ne prétendent pas faire le tour de tous les écrits sur la question. Elles voudraient simplement souligner combien c’est la référence à l’impardonnable qui oriente d’emblée toute réflexion sur le pardon.

Quel est l’arrière-plan culturel qui rend si difficile de vivre le pardon, au point de le faire apparaître comme « une sinistre plaisanterie » ?

Avec des auteurs, tels Hannah Arendt, Paul Ricœur, nous nous situons surtout sur le plan de la mémoire et de l’oubli, afin de montrer que le pardon ne se confond jamais avec l’oubli du passé, mais s’affirme au contraire comme ouverture sur l’avenir, avec le seul espoir d’un recommencement, d’un nouveau départ dans la vie.

Le pardon c'est comme une dette quand on la règle on se sent soulagé et libéré d'un poids.

Quel que soit notre croyance, nous devons apprendre à pardonner, si nous voulons aimer véritablement ! Nous dit Mère Teresa.

Pour conclure je dirai avec Gandhi « Le faible ne peut pardonner. Pardonner appartient aux forts ».

Alors soyons forts mes frères !

Un dernier mot, PARDON, pardon d’avoir été aussi long à vous faire profiter Par Don du ciel, de ce bon repas fraternel...

Antoine Carlino 12/12/2016

 

 

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